Sofia.
Bons baisers de Bulgarie.
mlbl
Hier c’était la journée de la femme. Un office de 24 heures dédié entièrement au sexe faible, où l’on rend grâce à sa beauté, sa délicatesse, sa compassion, sa bonté…
En Bulgarie, c’est surtout du pain béni pour les fleuristes.
Tout commence au pont des aigles, je vais rendre visite à Snejinka et je sais qu’en bas de la rue Ivan Assen II, il y a un marchand de fleurs. Personne encore n’a du lui en offrir aujourd’hui. Je vais lui acheter une rose. Pas d’œillet ça fait communiste, donc pas de rouge. Surtout pas de rouge. Une rose blanche, c’est bien.
« Voici ces roses blanches, pour toi belle-maman… »
Après que deux malotrus me soient passer devant, je m’enquière de demander la dite fleur. La vendeuse m’en tend une toute défraîchie avec des pétales plutôt marrons que blancs : 4 lévas ! Ce n’est pas donné les roses quand on est française. À ce prix là, j’en réclame une autre, que je prends soin de montrer avec un joli sourire. Je vais même jusqu’à réclamer un joli ruban autour de la tige. Ouf, elle l’a choisi blanc. Mon sourire insistant a eu du bon car elle ne me réclame pas le léva supplémentaire d’usage pour les fioritures.
J’attends le 76. Évidemment le temps d’attente s’affiche sur le poteau pour tous les bus, sauf le mien. Aller, je prends le risque j’allume une cigarette, au pire ça le fera venir. Gagné, deux lattes, là je crois que j’ai battu un record. Je monte et trouve un coin où me caler. En face de moi, un écriteau en français dit : « attention freins puissants ». J’ose espérer que les freins soient puissants. A vrai dire, la mise en garde devrait plutôt être : attention ici les chauffeurs freinent seulement à deux centimètres de la charrette remplie de pastèques, qui traverse de manière impromptue un grand boulevard. Mais je comprends que ce soit trop long : « attention freins puissants » ça revient au même.
Il est 15 heures 30 et le bus est bondé. Autour de moi, des hommes et des femmes avec des fleurs à la main. Puis tout d’un coup, je prends le temps de la pose, j’observe, je me questionne. Les fleurs que tiennent ces femmes leurs ont-elles été offertes ou vont-elles l’être ? Il suffit peut être de regarder sous le bon angle ou d’imaginer.
Une jeune femme examine la fleur qu’elle tient du bout des doigts. Un sourire se dessine autour des ses yeux quand elle la porte lentement à son nez. Sans doute, pense-t-elle à celui ou celle qui lui en a fait cadeau. En même temps qu’elle hume la rose, un pétale effleure sa lèvre inférieure, elle baisse le regard. Puis elle garde les yeux clos pendant quelques secondes. Dix, vingt peut être trente, je ne sais pas. Allez savoir pourquoi, mais j’essaye d’imaginer que je suis entre ses paupières et l’iris de son œil. Je crois pouvoir sentir une candeur absolue dans cet infime espace oculaire. Pas de doute, elle songe à l’être aimé. J’ai l’impression de lui voler sa pudeur, je suis gênée et à mon tour, je détourne le regard.
Une adolescente jauge six fleurs, chacune soigneusement enrubannée, comme autant de trophées. La cote ou la beauté nubile se mesurerait-elle, le 8 mars, aux nombres végétaux accumulés ? En tous les cas, je peux palper la fierté de cette Lolita. Insolente jeunesse, qui use et abuse de son pouvoir de séduction, la trentaine ça rend aigrie, tout du moins envieuse !
Une femme courbée, sans âge, monte dans le bus. Un sac Billa dans une main et quelques fleurs dans l’autre. Tout en se dandinant, elle peine à attraper les barres métalliques qui jalonnent sa route vers le siège le plus proche. Ses fleurs, elle s’y agrippe. Serrées dans ses mains, les tiges commencent à jaunir. Ces fleurs sont-elles autant de marques d’affection de ses proches ? Ces fleurs, auxquelles elle se tient comme à une canne, sont-elles les seuls plaisirs qui la maintiennent en vie ce 8 mars ? Pourtant, quand je vois cette femme, je trouve ces gestes touchants et je la trouve belle. C’est maintenant moi l’insolente jeunesse.
La journée de la femme ? Dans mon tableau ne manque-t-il pas la mère ? Évidemment, il y avait bien une mère dans le bus 76 qui roule vers le quartier Gotze Delchev. Tout du moins il avait une femme au regard maternel. Celle-ci souriait à sa fleur. C’est la tendresse de ses lèvres qui m’a interpellée. Sa fleur, on sentait qu’elle voulait la protéger, elle y prêtait attention. Je me demande même si elle ne voulait pas la protéger de tout ce qui l’entourait, elle aurait voulu la mettre sous cloche, comme dans Le petit prince. Sans doute parce que cette fleur symbolise pour cette mère, les éphémères moments de plénitude où elle est monde entier pour son enfant.
Et moi j’étais là, après avoir trouvé une place assise près de la vitre de la sortie, au-dessus de la roue arrière droite. Vous savez, cette place où même quand on mesure 1mètre 55 on a les genoux dans les épaules. J’étais là avec ma rose blanche à la main, le bras levé pour éviter qu’elle ne touche le sol. Sûre, ma façon à moi de tenir ma fleur n’était ni amoureuse, ni fière, ni touchante, ni maternelle.
« J’vous ai apporté des bonbons. Parce que les fleurs c’est périssable. Puis les bonbons c’est tellement bon. Bien que les fleurs soient plus présentables… »
Je dois vous avouer que les fleurs font toujours plaisir à la femme que je suis, alors la prochaine fois, apportez-moi une fleur !
Bons baisers de Bulgarie.
mlbl



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