La période communiste est finie, les business center ont fleuri à Sofia avec autant de Casinos... L'époque des longues et interminables files d'attente est révolue.
Quoique. Les Bulgares, forts de constater que cette coutume participait pleinement à l'élaboration du lien social, ont maintenu cette tradition pour les affaires relatives à l'administration.
C'est ainsi que je me trouve à 11h30 dans une file d'attente pour aller payer la taxe d'habitation du 63 rue Ivan Assen II. A vue de nez, cent mètres de trottoir. Une personne par mètre cinquante de bitume. Soixante-six contribuables avant nous. Deux minutes par tampon apposé. Soit deux heures vingt d'attente. Ce qui laisse amplement le temps de faire connaissance ! Nous formons un groupe discipliné avançant de trois mètres toutes les quatre minutes. A moi seule, j'abaisse d'un an la moyenne d'âge. La queue s'agrandit derrière nous et je discute avec Snéjinka. Une dame joliment gantée et chapeautée engage la conversation avec ma "mother in law" :
" - Excusez-moi, je vous ai entendu, quelle langue parlez-vous ?
- Anglais, mais elle parle aussi allemand. " répond sèchement Snéjinka, me désignant de la main, comme pour appuyer le fait qu'elle est déjà en bonne compagnie.
- Où avez-vous appris la langue ?
- A l'école, avant la guerre.
- Mais de quelle année êtes-vous ?
- 1925
- Bravo ! "
Puis l'élégante baba* se tourne vers moi, prend une profonde inspiration et me dit en parfait allemand :
" - Mon fils vit maintenant en Allemagne et est marié à une allemande. Mes petits-enfants parlent bien le bulgare, car je les ai pris avec moi quand ils étaient petits. L'Allemagne est un beau pays. Moi-même, j'ai vécu à Dresde et y ai travaillé pendant dix ans dans une usine. "
Son débit est rapide et sa récitation ponctuée de petites déglutitions à chaque fin de phrase. Je ne sais pas si je dois répondre ou approuver d'un signe, alors je me contente de sourire. Après une seconde inspiration encore plus profonde, elle reprend :
" - Connaissez-vous l'Allemagne ?
- Oui, je suis allée deux fois à Berlin, une fois à Munich...
- Que faîtes-vous ici ?
- Je suis en vacances. "
Elle regarde vers Snéjinka. Ma réponse ne lui semble pas achevée. Alors je complète :
" - J'étais mariée à un bulgare. "
Elle aura sans doute pris l'usage du passé pour une faiblesse de langage, tant mieux... D'un hochement de tête, elle prend une pose satisfaite, sourit et dit en frôlant ma joue :
" - Vous avez l'air d'une toute jeune fille, mumitche " précise-t-elle en bulgare.
Avec un large sourire, je lui donne un blagodaria** et m'arrête là. Ses yeux sont remplis de curiosité. Elle hésite, n'ose pas tout à fait à poser la question et finalement se lance :
" - Quel âge avez-vous ?
- 30 ans.
- Ho ! Je vous en donnais dix-huit !
- Merci. "
Elle se tourne vers Snéjinka, je ne dois pas bien connaître les chiffres en allemand :
"- Elle paraît si jeune, quel âge a-t-elle ?
- 29
- Alors ça doit être parce qu'elle ne se maquille pas ! "
Et ma belle-mère s'empresse de répondre :
" - Mais, les Françaises ne se maquillent jamais ! "
Je suis ainsi enchantée de représenter à moi seule toute la population de la gente féminine française. Espérons que cette équation soit valide dans l'isoloir en avril !
"- Vous êtes française ! Je suis allée une fois en France, mais pour quelques heures seulement. Ca n'est pas aussi propre que l'Allemagne ?
- Non, vous avez raison, la France n'est pas aussi propre.
- Avez-vous remarquez en Allemagne comme tout est propre dans la rue, les fenêtres surtout ?
- Ha bon, les fenêtres ?
- Les femmes allemandes nettoient tout le temps les fenêtres, elles sont de bonnes épouses."
Les vitres, ouf, heureusement pour moi que ce n'est pas le repassage qui fait la qualité d'une femme !
"- Pour le travail aussi les Allemands sont efficaces. Ha et puis, l'herbe dans les parcs, vous avez vu ça ? "
A la croire, l'ordre et l'hygiène sont des trais culturels allemands tellement intériorisés que même la nature s'y est adaptée. Ne saviez-vous pas que l'herbe allemande est si bien disciplinée qu'elle ne pousse jamais au-dessus de deux centimètres ? En l'écoutant, j'ai envie de lui répondre avec ironie : " Quel dommage que cette caractéristique biologique ne se soit pas étendue aux gambettes des allemandes ! "
La vieille femme m'attrape le bras. Au sien, pend son sac à main, duquel elle sort une carte postale. Elle la saisit entre le pouce et l'index, comme on tient un précieux négatif que l'on va confier au photographe. Dessus un paysage de montagne en été.
"- C'est beau, hein ? Regardez comme c'est intéressant. "
Elle désigne en faisant un va et vient avec le dos de sa main des formations rocheuses, ocres, qui composent un canyon. Un parfait geste de V.R.P. qui vous fait l'article pour un appareil ménager !
"- Oui, c'est très intéressant
- Là, vous voyez, là, juste en bas, il y a un restaurant. Les Allemands aiment bien y aller en famille. Le week-end surtout et ils y prennent du bon temps. "
Elle retourne la carte et me montre des mots formant une écriture appliquée. Quelques douces pensées de ses proches, pourtant loin, si loin... Elle attire mon attention sur la date : 1er mars 2007. Ses yeux me supplient d'acquiescer à la demande que je devine :
" Ils m'aiment, hein qu'ils m'aiment, puisqu'ils ont pensé à moi ce jour là ? "
Et moi d'essayer de la conforter en disant en bulgare : " Do martenitza, da *** ! ". Je prends le rétrécissement de ses deux pupilles noires pour un remerciement. Elle essuie sa carte contre son manteau, effaçant ainsi les traces de doigts qu'elle pensait y avoir déposé, avant de la ranger avec précaution dans une des poches de son sac. Bien sûr, ses enfants l'aiment et lui montrent sûrement. Seulement à Sofia elle est seule, tous les matins elle se réveille et boit son nescafé 2in1, seule. Un morceau de banitza****, devant une carte postale d'Allemagne, en espérant qu'ils viendront sans doute cet été. Cela fait encore quatre mois, quatre petits mois à boire du soluble seule. Mais quand ils seront là, pour sûr elle ira acheter du café, du vrai café...
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* Grand-mère.
** Merci, en bulgare. Plutôt littéraire.
*** Pour les marténitza, oui !
**** Feuilleté au fromage.
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* Grand-mère.
** Merci, en bulgare. Plutôt littéraire.
*** Pour les marténitza, oui !
**** Feuilleté au fromage.



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