Elle est comme un chat mouillé, transit par l’humidité qui lui ronge le squelette. Elle n’a même plus la force de se mettre à l’abri. Les soubresauts de sa paupière trahissent l’impuissance de sa cause. Devant l’abnégation de sa propre souffrance, elle s’abandonne à la minute suivante, attend la prochaine, puis l’autre. Le quart d’heure passé elle se dit : « plus que trois et l’heure du sommeil sera un peu plus proche ».
De l’autre coté de la rue, juste en face, quelques mètres nous séparent. Assises à la terrasse d’Athene nous sommes repues de superflues voracités. Stéphanie se lève et lui apporte l’excédent alimentaire d’un festin touristique.
Le regard baissé, elle prend le petit paquet préparé, ouvre un des coins de la serviette en papier, constate, puis porte lentement sa main à sa bouche. Si lentement que j’ai cru percevoir de l’hésitation sur sa pâle figure figée mais son geste est simplement précautionneux et pudique. Tel un automate de cire, elle essaie de calmer ce ventre vide à petites bouchées. Elle mastique le sandwich au pain mou jusqu’à ce qu’il devienne une bouillie. Elle veut sentir à chaque déglutition qu’elle s’emplit de consistance éphémère…
Quel est le goût de la faim ? Ai-je su une fois, une seule fois dans ma vie ce qu’elle est, ai-je entendu une seconde, une seule seconde mon estomac crier ? Sans doute ne le saurais-je jamais et c’est mieux ainsi.
Elle, elle sait. Aujourd’hui elle sait et le prix de cette lucidité est d’une douleur irréversible. Elle sait aussi de quoi sont fait les hommes, mais hélas elle ne se doute surement pas, que l’énergie qu’elle met à être là sur ce trottoir la rend beaucoup plus humaine que les nombreux regards fuyants et parfois insistants qu’elle croise au bout de sa main tendue.


